À quoi bon la littérature ? Perspectives historiques et enjeux contemporains

Congrès international à l'Université de Zürich

Rämistrasse 71 / Karl Schmid‐Strasse 4

Jeudi, 23 octobre 2014 : 14h‐17h45 KOL-F-117
Vendredi, 24 octobre 2014 : 9h‐17h30 KO2-F-152
Samedi, 25 octobre 2014 : 9h‐13h KO2-F-152

Quentin Massys - Der Geldwechsler und seine Frau

Dans une société de plus en plus dominée par une logique de la rentabilité, de l’utilitarisme immédiat et de la quantification, les études littéraires se voient obligées de justifier leur place. Quels sont donc la valeur, les enjeux et les fonctions de la littérature ? Le colloque propose de réinscrire le débat actuel dans le temps et d'écouter la voix des auteurs à travers les siècles.

Point de départ

Depuis une quinzaine d’années, les études littéraires, à l’instar d’autres disciplines appartenant aux sciences dites humaines, se voient obligées de lutter pour leur légitimité dans une société de plus en plus dominée par une logique de la rentabilité, de l’utilitarisme immédiat et, partant, de la quantification. Qu’on la considère comme un résultat de la primauté des sciences dites exactes ou, plus généralement, comme un épiphénomène des lois du marché néo-libéral qui, quoi qu’on en dise, forment plus que jamais nos schèmes de perception et d’évaluation, la pression sur ceux qui font des Lettres leur vocation professionnelle est devenue considérable.

Des raisons extrinsèques ne suffisent pas, cependant, pour expliquer la « crise » qui frappe les études littéraires depuis un certain temps. En effet, après l’apogée théorique, structuraliste puis poststructuraliste et déconstructiviste, des années 1970 et 1980, après les différents « turns » et l’instauration de l’empire des cultural studies dans les années 1990, un certain épuisement intrinsèque à la discipline semble indéniable : la littérature ne se distinguerait plus d’autres types de « documents » humains ? L’idée de théories littéraires ne serait plus qu’un « vieux démon » dont il serait difficile de se débarrasser ? – Autant d’inquiétudes et d’interrogations qui pèsent sur les esprits et qui attendent des réponses.

Certes, les tentatives de réhabiliter la littérature et les études littéraires – car il s’agit là des deux volets interdépendants de la question qui nous intéresse – à travers une réflexion sur leurs buts et leur utilité ne manquent pas. Citons, à titre d’exemple, la leçon inaugurale d’Antoine Compagnon au Collège de France, La littérature pour quoi faire ? (2006), le texte-manifeste d’Ottmar Ette, « Literaturwissenschaft als Lebenswissenschaft », qui a eu une répercussion considérable en Allemagne, ou, encore, les réflexions d’Yves Citton dans Lire, interpréter, actualiser. Pourquoi les études littéraires ? (2007). Par ailleurs, la question de la fonction de la littérature a également été posée avec acuité par des philosophes de provenance théorique très diverse : Paul Ricœur, Richard Rorty, Martha Nussbaum, autant de penseurs qui, à partir de leurs perspectives respectives, herméneutique, pragmatique et néo-aristotélicienne, ont réfléchi sur le pouvoir de la littérature.

Idée

Nous ne mettons pas en doute la validité et la pertinence de nombre d’arguments ainsi avancés en faveur de la littérature et de son enseignement, même si l’on a l’impression de se trouver désormais face à un catalogue fermé de propos connus, presque sédimentés déjà. Il y a cependant un aspect plus problématique qui se fait jour à travers l’ensemble des publications évoquées, à savoir une indéniable tendance à essentialiser et à ontologiser les propriétés du fait littéraire, à instaurer une entité quasi platonicienne appelée « La Littérature » qui échapperait largement aux contraintes spatio-temporelles.

Face à cette situation, nous aimerions changer de perspective et (ré-)inscrire le débat dans l’espace et dans le temps, en interrogeant d’abord les textes littéraires eux-mêmes ou, plus précisément, en écoutant la voix de leurs auteurs à travers les siècles, dans l’espace culturel français. Notre époque n’est pas la seule, en effet, loin s’en faut, où la littérature se voit obligée de justifier sa place dans la société, c’est même là, semble-t-il, sa condition de départ, si l’on se souvient des critiques formulées à son égard par Platon dans La République

Par des analyses approfondies de textes retenus en raison de leur exemplarité quant au débat qui nous intéresse, nous aimerions dégager l’évolution de la question sur le(s) sens de la littérature du XVIe au XXIe siècle : quelles sont les finalités, quelles sont les motivations avancées par les écrivains qui, à des moments différents de l’histoire et dans des circonstances sociales et idéologiques définies, réfléchissent sur leur propre faire ? Mais aussi : quelles sont les stratégies énonciatives et persuasives qu’ils mettent en œuvre pour façonner et transmettre leurs idées sur ces sujets ? Et, finalement : quelles sont les spécificités génériques dans les discussions sur « l’utilité et le plaisir » de la littérature au cours des siècles ? – Nous ne doutons pas que ces perspectives historiques viendront enrichir les discussions actuelles sur la place de la littérature dans l’enseignement et la recherche, mais aussi dans la culture de notre société.